Partager l'article ! Vision du rêve: Un dialogue entre Carlos (Castaneda) et la Gorda, guerrière impeccable … alors, ...
BUZZ POUR LA VIE
Un dialogue entre Carlos (Castaneda) et la Gorda, guerrière impeccable
… alors, j’ai décidé de ne pas manger pendant un certain temps. Lidia et Josefina m’ont aidée. Je n’ai rien mangé pendant trente-trois jours, et ensuite, une nuit, j’ai trouvé mes mains dans mes rêves. Elles étaient vieilles, laides et vertes, mais c’étaient les miennes. Voilà comment ça a commencé. Le reste a été facile.
- Et le reste, Gorda, ce fut quoi ?
- Ce que le Nagual a voulu que je fasse ensuite : essayer de trouver des maisons ou des bâtiments dans mes rêves, et puis les regarder, en essayant de ne pas fondre les images. Il disait que l’art du rêveur, c’est de maintenir l’image de son rêve. Parce que c’est ce que nous faisons de toute façon au cours de notre vie.
- Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ?
- Notre art, en tant qu’hommes ordinaires, c’est que nous savons maintenir l’image de ce que nous sommes en train de regarder. Le Nagual disait que nous faisons ça sans savoir comment. Nous le faisons, un point c’est tout ; c’est-à-dire, nos corps le font. Dans l’acte de rêver il nous faut faire la même chose, sauf que dans le cas du rêve, il nous faut apprendre comment faire. Il nous faut lutter, non seulement pour regarder, mais pour simplement jeter un coup d’œil, tout en maintenant l’image.
« Le Nagual m’a dit de trouver dans mes rêves une protection pour le bouton de mon ventre. Ça m’a pris beaucoup de temps parce que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Il disait qu’en rêvant nous faisons attention avec le bouton du ventre ; il fallait le protéger. Nous avons besoin d’un peu de chaleur, ou de la sensation que quelque chose est en train de presser le bouton du ventre, pour pouvoir maintenir les images dans nos rêves.
«J’ai trouvé dans mes rêves un caillou qui s’adaptait au bouton de mon ventre, et le Nagual me l’a fait rechercher, jour après jour, dans des trous d’eau et des canon, jusqu’à ce que je le trouve. J’ai fabriqué une ceinture pour lui, et je le porte encore jour et nuit. Le fait de le porter me permet de maintenir plus facilement les images de mes rêves.
«Ensuite, le Nagual m’a donné pour tâche d’aller, dans mon rêve, à des endroits particuliers. Je m’en sortais très bien, mais à ce moment-là, j’ai perdu ma forme et j’ai commencé à voir l’œil devant moi. Le Nagual a dit que l’œil avait tout changé, et il m’a donné l’ordre de commencer à me servir de l’œil pour me tirer d’affaire. Il disait que je n’avais pas eu le temps d’accéder à mon double, dans mon rêve, mais que l’œil était encore mieux. Je me suis sentie dupée. Maintenant, je n’en fais aucun cas. Je me suis servie de cet œil du mieux que j’ai pu. Je le laisse me tirer, dans mon rêve. Je ferme les yeux et je m’endors en un clin d’œil, même en plein jour, n’importe où. L’œil me tire et j’entre dans un autre monde. La plupart du temps, je me contente de m’y promener. Le Nagual nous a dit, à moi et aux petites sœurs, que, pendant nos périodes menstruelles, rêver devient pouvoir. Ça me rend un peu folle, mais pour une seule chose je deviens plus téméraire. Et comme le Nagual nous l’a montré, une fêlure s’ouvre devant nous pendant ces jours-là. Vous n’êtes pas une femme, alors ça ne peut pas avoir de sens pour vous, mais deux jours avant ses périodes, une femme peut ouvrir cette fêlure et pénétrer, à travers elle, dans un autre monde.»
De sa main gauche, elle suivit le contour d’une ligne invisible qui semblait courir verticalement devant elle, à longueur de bras.
- Pendant ce laps de temps, si elles le veulent, les femmes peuvent lâcher les images du monde, poursuivi la Gorda. C’est ça, la fêlure entre les monde et comme disait le Nagual, elle est droit devant nous, les femmes.
«La raison pour laquelle le Nagual croit que les femmes sont de meilleures sorciers que les hommes, c’est parce qu’elles ont toujours la fêlure devant elles, alors que les hommes doivent la fabriquer.
«Voilà. C’est au cours de mes périodes que j’ai appris, en rêve, à voler avec les lignes du monde. J’ai appris à faire des étincelles avec mon corps pour amorcer les lignes, et ensuite j’ai appris à les attraper. Et jusqu’ici, c’est tout ce que j’ai appris à rêver.»
Le second anneau de pouvoir, Carlos Castaneda,
FOLIO essais.
Extraits des pages 198 à 200